Voilà, avec ce blog on vous fait part des infos sur les titres çà et là,
les projets, les auteurs et plein
d'autres choses quand y'a le temps...
En vrac.
Pour conclure notre petite saga consacrée à l'élaboration de Ma Mère était une très belle femme, voici quelques images complémentaires; illustrations réalisées en marge du livre, photos de famille, extraits des carnets de Karlien de Villiers...

Illustrations réalisées pour un ex-libris de la librairie Super Héros

Extrait du carnet de Karlien, à la reception de ses exemplaires de la version française du livre
Karlien, vers 1977
Karlien et sa grande soeur
Une des nounous des deux filles
En Angleterre, 1998
A l'occasion d'une visite à Paris en 1999
...
Petite histoire de l'édition de Ma Mère était une très belle femme
Alors que son projet était déjà bien avancé, Karlien de Villiers ne trouvait pas d'éditeur pour publier son roman graphique en Afrique du Sud, où très peu d'éditeurs (voire aucun) ne publient de bandes dessinées pour adultes (en dehors de quelques comic strips). A l'occasion d'un atelier organisé par son université, Karlien rencontre à Johannesburg l'illustratrice suisse Anna Sommer, qui va présenter par la suite le projet de Karlien à son éditeur, Arrache Coeur.

La première version de Ma Mère était une très belle femme sera donc publiée en allemand par Arrache Coeur en mars 2006, avant la version espagnole (en mars 2007 chez Glenat Espagne), puis la version française en mai dernier chez çà et là.

La couverture originale a été réalisée à partir d'une photo de Karlien et de sa mère (en 1977).
Nous avons demandé à Karlien de réaliser un dessin original pour la couverture de la version française de son livre. L'illustration originale était difficilement utilisable pour une "couverture çà et là", c'est-à-dire plutôt sobre et avec une part plus importante laissée au titre que dans la version suisse.

Le premier dessin proposé par Karlien était intéressant, mais la représentation de Karlien enfant paraissait différente de sa façon de représenter sa mère, ou même les autres personnages du livre. Après quelques échanges, Karlien a donc décidé de finaliser l'illustration de la mère seule (en lui retirant au passage les cernes un peu trop appuyées de la première version).

Last but not least, Anne Beauchard (qui a également réalisé le lettrage du livre) a conçu la maquette de la couverture, avec une belle typo et une disposition du titre qui suit les contours du portrait de la mère ...

Suite et fin dans un prochain post.
Petite comparaison rudimentaire entre la première version et la version définitive des pages 56 et 57 de Ma Mère était une très belle femme.

(Arrache Cœur, une maison d'édition basée en Suisse alémanique, est l'éditeur original du livre.
Le texte a été finalisé en allemand, mais la plupart des croquis sont écrits en afrikaans).
La page définitive:

Le découpage de la première scène (la discussion avec le père) a été modifié de façon assez importante. Karlien a ajouté quatre cases pour développer les propos de son père sur l'expropriation des coloreds. De plus, elle a choisi d'augmenter le nombre de cases par bande, afin de densifier la narration. Mais la modification la plus importante est sans doute celle apportée à la case du cauchemar. Là où, dans la version originale, Karlien s'imaginait pourchassée par des noirs, elle a finalement préféré symboliser cette menace par un monstre fumant la même "pipe blanche" que les toxicomanes décrits plus haut. Elle accentue également les effets scatologiques (qui préparent la transition avec son réveil couverte d'excréments) et ajoute la figure du médecin qui l'a ausculté de manière trop poussée quelque temps auparavant, en le dessinant le sexe à l'air.
La page suivante:

Le découpage de la deuxième planche est également modifié. Karlien passe d'une structure à trois bandes de deux cases à un découpage en deux bandes de trois cases et une bande de deux cases. Cette modification semble être motivée par la volonté de Karlien de conserver les deux dernières cases (le mariage) en fin de page, comme pour clore un chapitre, celui de l'année 1983 (le mariage est en décembre). Elle doit donc faire tenir sur cette page les cases déplacées du fait des ajouts sur la page précédente.
La dernière bande de la page, consacrée au remariage du père de Karlien, est découpée de façon identique entre les deux versions. En revanche, les compositions diffèrent. Le couple des mariés qui était au centre de la case dans la première version se retrouve en arrière-plan à droite dans la version définitive, comme pour mieux souligner les sentiments de Karlien enfant à l'égard de ce mariage et de sa future belle-mère…
Pour une analyse plus fouillée de la sémantique de la narration séquentielle, reportez-vous aux travaux de Maîtres Groensteen et Peeters.
A propos de son style graphique Karlien explique: " J'ai d'abord dessiné l'histoire dans un carnet de croquis et j'essayais avant tout d'écrire ce dont je me souvenais de mon enfance et de ma mère. Plus tard, j'ai tout redessiné au crayon pour adapter l'histoire en bande dessinée. Mon style de dessin a évolué de manière assez organique, de mes croquis aux illustrations encrées définitives. Je n'ai pas pris la décision de dessiner dans un style "ligne claire". Je pense que mes dessins ont évolué de cette manière du fait que je réalisais mes croquis avec beaucoup d'encre noire pour décrire la réalité de façon à la fois expressionniste, crue et naïve."
La suite dans un prochain post

A partir d'aujourd'hui et jusqu'à la fin du mois d'août, les Points des Vues de Peter Kuper sont lâchés dans Libération. Retrouvez ces strips sans dialogues et à l'humour incisif, tels qu'ils ont été publiés dans le New York Times avant d'être regroupés en receuils.
Si vous ne faites pas partie des 879 000 lecteurs de Libé, n'ayez crainte, vous pourrez retouver les strips de Peter Kuper en librairie:
Points de Vues 1
(publié en novembre 2005)
Points de Vues 2
(publié en novembre 2006)
Le coffret des deux Points de Vues
Beaucoup plus select - et tout aussi ludique - que le "4756 Sudoku" que vous comptiez acheter pour passez le temps sur la plage...
La représentation de l'Afrique du Sud des années 80.
Dès les prémices de Ma Mère était une très belle femme, il était important pour Karlien de Villiers de retranscrire de la manière la plus juste possible l'atmosphère qui régnait en Afrique du Sud à la fin des années 70 et aux début des années 80.

Extrait du carnet de croquis de Karlien
"Bien évidemment, je me souviens de beaucoup de choses de cette période, mais la mémoire est parfois faussée. Je pouvais me rappeler à quoi ressemblait P.W. Botha (*qui fut premier ministre de 1978 à 1984, puis président de 1984 à 1989, à ne pas confondre avec Pik Botha qui était Ministre des Affaires Etrangères à la même époque), mais je ne pouvais pas le dessiner de mémoire, donc si je voulais le représenter il me fallait trouver une photo de lui. Je pense qu'il est très important - si on veut montrer un homme politique incontournable des années de l'apartheid - de le dessiner correctement. Bien que mon livre n'ait pas été conçu comme une histoire de l'apartheid, il s'agit en quelque sorte d'un document historique par le simple fait que les événement se déroulent pendant cette période."


Extrait du supplément "sécurité" du Sunday Tribune, mars 1982
"J'ai donc fait de nombreuses recherches afin d'être aussi juste que possible pour les décors, le genre de vêtements portés par les gens à cette époque, les couleurs qui étaient à la mode, la façon dont l'actualité était traitée dans les médias…Cela n'a pas été aisé car une grande partie de la documentation sur cette période a été détruite ou alors est très difficile à trouver. On peut trouver beaucoup d'images sur les grands moments de l'histoire du pays, par exemple au Musée de l'apartheid à Johannesburg, mais il est plus difficile de trouver des images de la vie quotidienne des années 70 et 80. Je suis allé fouiller dans des archives, et j'ai essayé de trouver des magazines populaires, des magazines féminins ou de mode, des choses dans ce genre…"

"Si j'avais conçu Ma Mère était une très belle femme comme un livre historique, si j'avais essayé de faire un documentaire sur les années 70 et 80 en Afrique du Sud, ce livre aurait été complètement différent. Les petites séquences politiques ou historiques sont là essentiellement pour montrer le contexte, presque en arrière-plan de l'histoire de ma famille. C'est important pour moi de le préciser, parce vu de l'extérieur, si vous avez grandi en Europe, il est facile de réduire l'Afrique du Sud en termes simpliste: les noirs, les blancs, la violence politique, etc. Mais la plupart des sud africains essayaient de vivre normalement. Les gens faisaient des enfants, se mariaient, avaient des petits amis, et c'était le cas pour tout le monde, pas seulement les blancs."
Suite dans un prochain post.
Sa mère était une très belle femme
La mère de Karlien de Villiers est décédée des suites d'un cancer le 10 novembre 1987, à l'âge de 39 ans. Karlien était alors âgée de 11 ans et, compte tenu de l'intransigeance de son père et de sa belle-mère, Karlien n'a pu conserver que quelques rares photos de sa mère. Elle a donc utilisé ces photos et les bribes de souvenirs qui lui restaient pour reconstruire une image de sa mère, une façon de la représenter alors qu'elle ne l'avait plus vue depuis près de 20 ans.


Photo prise lors d'un séjour au Mozambique au début des années 70

*Huisgenoot: magazine "grand public" de langue afrikaans.

La photo utilisée par le magazine

Photo prise au début des années 70

Photo prise en juillet 1975, six mois avant la naissance de Karlien.
Suite dans un prochain post
Histoire personnelle et histoire de l'Afrique du Sud
Pour Karlien de Villiers, Ma Mère était une très belle femme est avant tout l'histoire d'une famille, mais elle ne souhaitait pas (et ne pouvait pas) faire abstraction du contexte historique et politique de son enfance, les débuts de la lente disparition du régime de l'apartheid (qui sera officiellement supprimé en 1991 mais dans les faits avec l'élection de Nelson Mandela à la présidence en avril 1994). Le souhait de Karlien était donc de montrer que la vie d'une famille pouvait continuer "normalement" en plein milieu d'un conflit politique."

Karlien (à droite) et sa soeur Natalie en 1977
"La plupart des familles blanches sud-africaines n'ont pas lutté contre l'apartheid ….Et je ne pouvais pas raconter l'histoire d'une enfant née à Soweto, tout simplement parce que je n'y ai pas vécu. De par la loi, nous étions obligés de vivre dans les banlieues blanches et d'aller à des écoles réservées aux blancs. Je pense qu'il aurait été malhonnête de m'inventer un personnage d'enfant politiquement engagée, qui aurait pris des positions anti-apartheid. Cela n'a pas été le cas, pour moi ou pour la plupart des autres enfants blancs de ma génération qui avons grandi dans cet état policier, qui censurait tout livre, film, artiste ou toute personne critiquant l'apartheid. Un système politique conçu pour protéger et accroître les privilèges des blancs. De ce point de vue, je pense que mon livre est le reflet exact de la vie vue de l'intérieur du "ventre de la bête", et de ce que cela représentait de grandir immergée dans la paranoïa et la psychose de masse engendrées par cette politique inhumaine."

Photo de classe en 1987. Karlien est dans le rang du milieu, quatrième en partant de la droite.
"J'ai tenté de représenter l'apartheid comme je l'ai vécu enfant, sans réelle possibilité de comparaison critique ou d'analyse. Je vivais dans les banlieues nord du Cap, une zone essentiellement habitée par des afrikaners, où la peur des conservateurs blancs était entretenue par la propagande étatique et l'endoctrinement dans nos écoles et nos églises, où une adhésion très stricte aux préceptes calvinistes était requise pour faire partie de la communauté. L'exclusion raciale, la xénophobie, la peur des "méfaits du Danger Rouge communiste" et du terrorisme étaient encouragés dans tous les aspects de la vie publique. Rétrospectivement, c'est comme si j'avais vécu dans un "vide" ou une "bulle" claustrophobe, xénophobe et religieuse. Mais étant enfant, dans la maison de ma mère, il n'y avait pas de possibilité de comparé cette "folie" à d'autres modes de vie. En 1984, quand le prix Nobel de la Paix fut attribué à Desmond Tutu, il était tout simplement inimaginable que l'Afrique du Sud puisse un jour avoir un président noir."

(*Kafir est l'équivalent de "sale nègre" en afrikaans)
"Je voulais juste montrer à travers le regard d'un enfant que des gens ordinaires comme mes parents, mes profs, etc., considéraient les idées et les valeurs de l'apartheid comme normales, c'était la "seule solution politique envisageable" pour l'Afrique du Sud. Quand j'étais jeune, "parce que c'est comme ça" était la réponse récurrente à toute question d'ordre politique. Cela rendait mon histoire difficile à raconter, parce que j'ai dû montrer ma mère (que j'avais énormément pleurée à sa mort) comme une personne naïve au plan politique et complice de l'apartheid par sa passivité face à ce régime. Et à ma grande honte, je devais également montrer combien j'étais naïve et politiquement apathique en grandissant au cœur d'un système que la majorité des sud-africains (les non blancs) et le reste du monde considéraient comme complètement inhumain."

En 1984, Karlien et sa soeur participent à une excursion où,
pour la première fois de leur vie, elles sont les seules blanches.
Karlien a alors 9 ans.
"Mon livre est une tentative de montrer et de comprendre mon propre passé, sans pardonner quiconque, y compris moi-même."
Suite dans un prochain post.
Les influences
Karlien de Villiers a fait des études artistiques à l'université de Stellenboch, dans le département "Graphic Design", de 1994 à 1997. C'est au cours de ses premières années d'études qu'elle découvre les possibilités offertes par la bande dessinée en terme d'expression personnelle et de narration. Anton Kannemeyer et Conrad Botes, les deux co-fondateurs et éditeurs de la revue Bitterkomix, étaient enseignants à Stellenboch au moment de ses études.

(c) Anton Kannemeyer, alias Joe Dog, a participé au Comix 2000 publié par l'Association

(c) Conrad Botes, alias Konradski, dont quelques histoires ont été publiée en France dans le magazine Ferraille des Requins Marteaux et dans Lapin, publié par l'Association
"Leur travail a eu une énorme influence sur mon développement de jeune artiste étudiante. Avec Bitterkomix, il remettaient en cause les tabous sexuels, l'hypocrisie politique, religieuse et sociale de la société conservatrice afrikaner. Quand j'ai lu Bitterkomix en 1994, j'avais l'impression que c'était la première fois que l'état d'esprit claustrophobe et étriqué de la communauté blanche sud-africaine, ainsi que son rôle dans l'apartheid, était abordé en bande dessinée comique et satirique, et parfois même vulgaire."

(couvertures des Bitterkomix, 4, 7 et 14)
(c) Bitterkomix
"Anton et Conrad m'ont également fait connaître la bande dessinée "adulte" de Chris Ware, Daniel Clowes, Julie Doucet ou encore Art Spiegelman, ce qui m'a permit de découvrir par la suite les travaux d'auteurs qui m'ont influencé, comme David B, Marjane Satrapi, Joe Sacco, Craig Thompson, Jean-Philippe Stasssen, Baudoin, etc. Lorsque j'étais enfant, je connaissais les bandes dessinées américaines "mainstream" de DC et Marvel Comics, ainsi que Tintin (évidemment), mais c'était à peu près tout ce qui était connu en Afrique du Sud avant la parution du premier Bitterkomix en 1992 (deux ans après la libération de Nelson Mandela). Mes premières histoires courtes furent publiées dans Bitterkomix 8, en 1998."
"Et donc en 2003, j'ai enfin commencé retrouver la mémoire et à parler de ma mère. Le fait de n'avoir jamais reparlé d'elle l'avait transformée en quelqu'un d'autre. D'une certaine façon, je l'avais idéalisée parce que c'était elle qui était morte et nous avait laissées, et je ne l'avais connue que jusqu'à l'âge de 11 ans. En écrivant l'ébauche de cette histoire, j'ai dû me confronter avec ma mère en tant que personne avec des défauts, et des opinions politiques et religieuses qui ne sont pas les miennes aujourd'hui. Je devais la voir d'une façon plus "adulte", et non pas uniquement comme la version romantique de la mère morte jeune, la "mère gentille", contre ce père qui nous avait abandonnées sur le plan affectif. "

(Karlien et ses parents en 1979 ou 1980)
Suite dans un prochain post
"Peu après, j'ai rendu visite à Anton Kannemeyer, pour lui montrer mes croquis et il m'a immédiatement suggéré de commencer un livre, un roman graphique. C'est à peu près à ce moment-là que j'ai entendu parler de Marjane Satrapi pour la première fois, bien que son livre n'était pas encore disponible en Afrique du Sud. En fait, j'ai lu Persepolis en 2004, alors que j'avais déjà dessiné environ 15 pages de la version finale de mon livre. Je parle de ça parce qu'on me demande souvent si Satrapi a influencé mon travail, et la réponse est oui, incontestablement, mais seulement en partie. Je pense que mes influences en narration et mon amour des histoires proviennent d'expériences de lectures plus anciennes, comme Jonathan Franzen, Raymond Carver, John Irving, Art Spiegelman, le duo de Bitterkomix (Anton Kannemeyer et Conrad Botes), Julie Doucet, Debbie Dreschler, etc…Je crois que Persepolis m'a montré d'autres exemples d'affinités possibles entre histoire et illustrations, même si je ne sais pas précisément comme l'expliquer."
A noter que nous intégrons également dans ce making of des passages inédits d'une interview réalisée pour le magazine Bodoï, avec l'aimable autorisation de Laurence Le Saux.


