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Vendredi dernier paraissait en librairie Victory Parade, le magnifique deuxième roman graphique de Leela Corman, autrice du tout aussi bouleversant Dessous, paru il y a douze ans. Et pour l'occasion, Norbert Czarny, écrivain et critique littéraire, sera la voix du blog.

Bonne lecture !

Marie

"Une parade sans vainqueurs

Un livre, que ce soit un roman ou une bande dessinée, n’existe que par le style et dans le cas qui nous occupe, que par la singularité du dessin. On ajoutera celle de la mise en page et pour être complet, celle du récit. Dans Victory Parade, la couverture est en soi un choc visuel. Une sorte de pin-up à la Vargas [1] vêtue de rose est installée sur une barre métallique, et la fumée de sa cigarette envahit la partie haute du cadre. Une séduisante chevelure rousse encadre un visage, ou plutôt un crâne, dont les orbites semblent immenses. En dessous, comme dans les toiles du Moyen Âge ou certaines œuvres de la « Nouvelle objectivité » allemande, période de Weimar, une prédelle distingue un amoncellement de cadavres squelettiques et un trio d’ouvrières, les cheveux cachés par un foulard.

Ces cadavres, on les reconnaît : ce sont ceux que les G.I. et leurs homologues soviétiques ont découverts à Dachau, Bergen Belsen ou Auschwitz. Et l’un des personnages du livre, époux de l’héroïne, a été de ces G.I. Les dernières pages de Victory Parade, titre rempli d’une ironie sinistre montrent cet ancien soldat, devenu chauffeur de taxi et la dernière réplique de cet homme a quelque chose de glacial. Nous la tairons.

L’histoire commence à Brooklyn en 1943. Rose Arensberg, personnage central, travaille comme soudeuse sur les chantiers navals. Le G.I. que l’on verra à la fin, elle l’attend sans vraiment l’attendre. Elle entretient une liaison avec George, un vétéran, mutilé de l’autre guerre. Elle vit, difficilement avec Eleanor, sa fille, et Ruth, une jeune réfugiée juive allemande. Elle a des camarades au travail, se confie un peu à elle, mais l’essentiel de son temps, c’est la lutte pour tenir au quotidien. L’attitude des hommes qui entourent Rose et ses collègues est brutale, souvent prédatrice. Il faut savoir se défendre.

En parallèle, on suit les pérégrinations de Ruth, « la boche » pour tous les ignorants qui l’entourent. Un certain Meyer Birnbaum, imprésario à l’allure de clown l’engage en la voyant se débarrasser avec force d’un importun qui la harcèle. Elle gagnera sa vie en exerçant une profession étonnante, restant « la boche » qu’il faut détester et fustiger.

Chaque page est découpée en quatre vignettes, avec un jeu de couleurs qui rappellerait l’aquarelle. Rappellerait seulement. Les références de Leela Corman sont clairement affichées : c’est Grosz et surtout Otto Dix. Elle est très précise à la fin de l’album et cite ses sources : « La guerre », œuvre majeure que l’on peut voir à Berlin fait partie des tableaux qui l’obsèdent. On ne s’étonnera pas, donc, de voir des corps déformés, mutilés, des jambes criblées de balle, des faces défigurées ou grotesques.

L’usage des gros plans met en relief les détails, les attitudes, les émotions et sentiments des personnages. Les visages sont douloureux, le rictus l’emporte sur toute autre expression. Rose porte en elle une forme de désespoir que l’aventure érotique ne comble jamais. Mais ce qui frappe, c'est la dimension onirique et souvent cauchemardesque de cet album. Ruth a connu et fui l’Allemagne nazie. Des vignettes ne montrent que des jambes coupées, des corps mutilés, la souffrance à son apogée. Le lecteur est ainsi plongé dans un univers aux contours incertains, entre réalité et illusion, comme dans une monstrueuse parade : la victoire annoncée n’a rien d’un triomphe. Le mal est toujours là."

Norbert Czarny
Écrivain, Auteur des Valises (éditions Lieu commun) et de Mains, fils, ciseaux (éditions Arléa) Critique littéraire à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et à L’école des Lettres.

 

Victory Parade, de Leela Corman, traduit de l'anglais par Jean-Paul Jennequin, paru le 19 avril 2024.

Une parade sans vainqueurs
Une parade sans vainqueurs
Une parade sans vainqueurs
Une parade sans vainqueurs
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